Extraits

Voici quelques extraits de mes textes. Bonne lecture !

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  • Les raisons de mon crime
  • Je ne serai plus jamais vieille
  • Double vie
  • Le petit dessin de Picasso
  • Savoir

Les raisons de mon crime


Résumé :
Après des années sans se voir, Marianne renoue avec sa cousine Martine.
Marianne découvre alors tout un univers familial ignoré, hors du commun, qui l’effraie et la fascine.


Personnages :
Martine, la quarantaine.
Marianne, la quarantaine.
Lucien, la quarantaine.

Extrait :

Marianne
Je voulais apporter des gâteaux, j’ai cherché une boulangerie, mais visiblement, le lundi…
Martine et Lucien

Le lundi, à Rambouillet, toutes les boulangeries sont fermées !

Martine et Lucien rient.
Un temps.


Martine
Dis donc Lucien, t’en connais une, toi, qu’est ouverte, le lundi.
Lucien
Non.

Martine
Mais si, celle où t’es allé avant-hier justement, elle est ouverte le lundi.
Lucien
Ah bon ?
Martine
Oui.

Tu devrais y aller voir.

Hein ?
Lucien
Ah bon ?
Martine
Oui, tu devrais.
Lucien
Alors j’y vais ?
Martine
C’est ça, tu y vas.

À tout à l’heure, à dans une heure.
Lucien
Une heure ?
Martine
Oui, une bonne heure même. Disons, une heure, une heure et demi.
Lucien
Ah bon ?...
Martine
Oui !
Lucien
Alors, j’y vais.
Martine
C’est ça.

Lucien sort.
Un temps.


Martine

Bon ben… Tu vas pas rester plantée là !
Pose ton sac. Où tu veux, mets-le où tu veux…

Tu veux un cintre pour ta veste ?
Marianne
Non, ça va.
Martine

Elle est belle, dis donc, cette veste. Elle est en cuir ?
Marianne
Oui.
Martine

Elle est belle, elle a du coûter cher.
Assieds-toi…

Tiens, là, sur le lit.
Marianne
Ça va, je vais prendre une chaise.
Martine
(Riant) LA chaise, tu veux dire ! Ici, y en a pas trente-six ici, y en a qu’une !
Assieds-toi, vas-y.

Un temps

Marianne
(Elle sort un paquet de cigarettes) Je peux ?
Martine
Ben évidemment !
Marianne

Tu en veux une ?
Martine
Non merci, je fume que des brunes.

Marianne sort un porte-cigarette de son sac.

Martine

Ça alors !
Marianne
Quoi ?
Martine

Ça alors !

Martine montre un porte-cigarette tout abimé.

Martine
On a le même !
Le mien, c’est sûr, il a pas de diamants et il est rafistolé de partout, mais bon, ç'en est un quand même, hein ?

Le plaisir de fumer avec ça, hein ?
Marianne

Oui.
Martine
Et ça, ça s’est transmis de génération en génération. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse. De mère en fille.

Ta mère aussi hein ? Comme la mienne, si je me souviens bien.
Marianne
Oui.
Martine

Et maintenant, toi comme moi.
Marianne
Oui.
Martine
On peut dire que dans notre famille, le fume-cigarette c’est génétique !
Non ?
Marianne
Si.
Martine
Ah.

Un temps.

Martine
Qu’est-ce que tu veux ?
Marianne

Un verre d’eau, ça ira très bien.
Martine
Sinon, j’ai de la limonade.
Marianne
Très bien.

Martine sert un verre à Marianne.
Marianne boit et recrache.


Marianne
Ah !!!! Qu’est-ce que c’est ?
Martine
(Riant) De la limonade !
Marianne
Ah !!!!
Martine
C’est une recette à moi : du blanc, mélangé avec un peu d’eau.
Marianne
T’aurais pu me prévenir !
Martine
(Riant) Ben comme ça c’est fait !
(Un temps.) Alors ?
Qu’est-ce que tu veux ?
Marianne
Un verre d’eau, je te dis, ça ira très bien.
Martine
Non, là, aujourd’hui, qu’est-ce que tu veux ? Pourquoi t’es là ?

Revenir comme ça, depuis… Ça fait un bail.
Vingt-six ans, ça fait un bail.
Marianne
Oui, enfin… Il y a eu aussi l’enterrement de ta mère.
Martine
Ah oui.
Dix ans, alors.
Dix ans qu’on l’a enterrée Biquette.
(Un temps.) Même qu’y avait encore Jeannette.
Marianne
Jeannette ?...
Martine

La sœur du grand père. Tu vois pas ?
Marianne
Non.
Martine
Ben pourtant elle, elle t’a vue !
Tu sais ce qu’elle a dit, Jeannette, quand elle t’a vue à l’enterrement?
Marianne
Non.
Martine
Elle a dit que tu ressemblais de plus en plus à Pépée.
Pépée la guenon, notre grand-mère ?
Ta grand mère, ça au moins, tu te souviens ?
Marianne
Oui, bien sûr.
Martine
(Riant) Ben tu lui ressembles de plus en plus à Pépée la guenon, c’est ce qu’elle a dit Jeannette !
Qu’est ce que tu veux, va falloir que tu t’y fasses.
T’es comme tout le monde.
T’as une famille ! Une grand-mère, une tante, une cousine.

Un temps.

Martine

Alors ?
Qu’est-ce que tu veux ?...
Hein ?
C’est pas ton genre de venir ici, avec tes fringues, ta situation.

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Je ne serai plus jamais vieille


Résumé :
Un rocking-chair.
Adèle se balance.
Elle ne sera plus jamais vieille.
Mais pourquoi le serait-elle déjà ? Elle n’a que quarante ans.


Personnages :
Adèle.
Luba.

Les deux personnages seront joués par la même actrice.


Extrait :

Première partie : Adèle.
Adèle, une femme d’une quarantaine d’années est en jogging et vieux cardigan. 


Elle est assise sur un rocking-chair.


1)

Adèle
(Fort, en direction de la coulisse :)

Oui c’est ça, à lundi prochain, Luba !


On entend une porte claquer.


Adèle se balance nerveusement sur le rocking-chair.



Une mamie ! 


Une mamie !


Est-ce que j’ai l’air d’une mamie ?


Je vais trouver une bonne raison, tu vas voir !

Une bonne raison, comme ça elle ne viendra plus ! 


Comme ça, plus de mamie ! 


La mamie, terminé, basta cosi, terminado.


Un temps.


Plus de mamie !

(Prenant l’accent russe.) Comme vous mamie reste maison, fatiguée, comme vous. Comme vous mamie dormir. Fatiguée mamie. Pauvre mamie.


Moi, porter chaussons mamie. Faire manger mamie. 

(Reprenant l’accent français.) Faire manger à mamie ! 


À mamie, on dit en français ! Faire manger à mamie !

(Prenant l’accent russe.) Oui, faire manger mamie. Comme vous. Comme petit bébé.


Vieille, mamie.


Pauvre mamie.


Comme vous.


Un temps.

(Reprenant l’accent français.) La mamie, tu vas voir elle va rentrer en Russie ! Avec sa babouchka et sa vodka !


Un temps.


Je ne suis pas une mamie !


Je vais très bien, je me sens très bien.

Je suis fatiguée, c’est tout. Mais je vais très bien !


Non, mais de quoi je me mêle ? C’est pas parce qu’elle vient nettoyer ma crasse que…


Est-ce que je lui dis, moi, qu’elle parle français comme une vache espagnole ? Non ! Et pourtant ce n’est pas l’envie qui m’en manque ! Et une russe qui parle français avec l’accent espagnol, c’est pas terrible ! On comprend rien à ce qu’elle raconte ! 


Moi en tout cas, je ne comprends rien à ce qu’elle me raconte, et ça fait trois ans que ça dure !

(Prenant l’accent russe.) Vous pas rester comme ça. Vous devoir pas rester comme ça. Moi aider vous.

(Reprenant l’accent français.) Je suis fatiguée, il n’y a pas de quoi en faire un roman de Dostoïevski!


Un temps.



(Fort, en direction de la porte.)
Je ne suis pas une mamie ! 


Si j’étais une mamie, Guillaume… 


Et lui… Lui, on comprend tout à ce qu’il raconte. Ce qu’il échafaude. Ses constructions, ses projets. Tout le monde comprend. Tout le monde dit qu’il a un talent fou… 


Et il a un talent fou. 


Pour les… 


Pour les maisons, les immeubles, les musées, oui, une fois il a construit un musée. Il a un talent fou et un goût extraordinaire. 


Eh bien, lui, Guillaume, il dit tout le temps que je suis la plus belle. Dans les soirées, les diners. Pour lui, je suis toujours la plus belle. 


La plus belle femme qu’il ait jamais rencontrée.


La plus désirable.


La plus séduisante.

la plus…


Un temps.


La plus intelligente. 


Elle se verse un verre d’alcool. Le boit.


Enfin, quelquefois. 


Mais maintenant, je comprends mieux, depuis qu’il me dit que… Qu’il me montre comment il faut que je… 


Parce qu’il faut bien que je comprenne que… 


Mes erreurs… 


Que je ne fasse plus d’erreur.


Et maintenant, je comprends mieux. Grâce à lui, je comprends mieux. 

(Fort, en direction de la porte.) Mais je ne suis pas une mamie ! C’est compris !


Elle se verse un verre d’alcool. Le boit.

Je suis fatiguée.


Un temps.


Fatiguée.


Un temps.


Guillaume ?


C’est toi ?


Elle regarde sa montre.


Non…


Il est tôt trop. Tôt trop. Trop trop, trop.


Huit heures et quart il est tôt trop. Trop tôt. Tôt…



Je suis fatiguée.


Noir.

2)

La lumière revient sur le plateau.


Adèle se balance sur son rocking-chair, l’air absent.


On entend un bruit de porte qui s’ouvre et se referme.


Adèle

Guillaume ? 


C’est toi ?


C’est toi, Guillaume ?


Alors ? 


Comment ça s’est passé ?


Je suis sûre que ça s’est bien passé, qu’ils ont aimé, ce n’est pas possible autrement. Vu ce que vous leur avez présenté, enfin ce que tu leur as présenté, le projet comme il est… Tout ce que tu as imaginé. 

Pensé.


Inventé.


Calculé.


Combiné. 


Mis au point. 


Ce n’est pas possible autrement. 


Tu sais, quelquefois, ils sont tatillons. Je me souviens quand je leur ai apporté mon projet pour la médiathèque, ils avaient adoré l’idée… Transformer cette ancienne prison en lieu de lectures, d’écoute, de rencontres. Intégrer à nouveau le paysage en utilisant des matériaux chaleureux. 


La brique et le bois.


Installés à nouveau au chaud à l’intérieur.


Le métal et le béton brut à l’extérieur. 


Brut le béton.


Froid et inerte le métal.


À l’extérieur ! 


Un temps.


J’avais réglé les moindres détails, avec les acousticiens, les éclairagistes, les scénographes, et on était d’accord sur tout. Sur tout. Mais jusqu’au jour de l’inauguration, ils ont été tatillons ! Chaque jour, une question. Et aujourd’hui encore, ils adorent, tu es d’accord ?


Un temps.


Guillaume ? 


Non… 


Moi, je trouve que c’est mieux comme ça. 


Mieux que ce soit toi qui…


Ton projet de parc, il est parfait, il n’y a rien à dire. Exploiter comme ça les quatre éléments, l’eau, la terre, le vent, le feu, c’est une très belle idée.


Une idée que je…


Un temps.


Guillaume ?


Non… Tu n’as pas besoin de moi, ce n’est ce que je voulais dire.


Absolument pas. Et tout le monde le sait bien.


Un temps.


Et d’ailleurs, que tu reprennes l’agence, c’est sans doute mieux comme ça. 


Mieux que moi.


Oui, mieux que moi.


Elle s’aperçoit qu’elle a une paire de chaussons aux pieds.


Mais qu’est-ce que c’est que ça ?


Qu’est-ce qu’elle a fait encore ?


De quoi elle se mêle !


Elle en a profité, pendant que je dormais!

(Prenant l’accent russe.) Pauvre mamie, moi mettre chaussons mamie.

(Reprenant l’accent français.) Je ne suis pas une mamie ! Va falloir se mettre ça bien dans la tête !


Je ne suis pas une mamie !


Elle balance les chaussons vers la porte d’entrée.


Elle ferait mieux de s’occuper de la poussière qu’il y a sous les lits ! 


Un temps.


Excuse-moi, Guillaume… Je m’énerve. Je vais me calmer… Non, tu as raison… Après je déraille, je déborde, tu as raison. 


Faut pas que je pense, que je pense à tout ça… 


Un temps.


Cette poussière.


Toute cette poussière qu’il y a sous notre lit…


Un temps.


Guillaume ?


Elle essaie de se lever. Elle n’y arrive pas.


Guillaume ?


Tu es fâché ?


Un temps.

(Inquiète.) Je n’ai rien fait, pourtant, je te promets, je suis restée là, tout l’après-midi, sur le rocking-chair.


Je l’adore ce rocking-chair, c’est un tellement beau cadeau. Tu m’as gâtée. Tu me gâtes tellement. Je le dis à tout le monde, Guillaume me gâte tellement !


Un temps.


Guillaume ?...

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Double vie


Résumé :
Arielle vit avec Mathieu.

Quatre mois plus tôt, Arielle a perdu son frère jumeau.
Mathieu travaille, et Arielle sombre.
Arielle rencontre Jack Kowalski.
Une passion naît et semble remplir le vide de leur vie respective.
Et puis un jour, le doute surgit.


Personnages :
Arielle, la quarantaine.
Mathieu, son mari, la quarantaine.
Jack Kowalski, la quarantaine.

Extrait :

Le rideau de scène est fermé. À l’avant scène :
un brouhaha d’aéroport. Des voix d’adultes et d’enfants. On parle français, anglais, japonais, espagnol...
On entend une annonce :
« Mesdames, messieurs, votre attention s’il-vous-plaît, nous vous rappelons que suite à l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll, le trafic aérien est perturbé. Pour plus d’information veuillez vous rendre à l’accueil de l’aéroport, hall A. »
Arielle est assise sur un banc.
Debout devant elle, un homme, Mathieu.
Arielle se lève.

Mathieu
Arielle !

Au loin, un autre homme, Jack, les regarde.

Mathieu
Arielle...
Qu’est ce que tu fais ?

Arielle semble regarder à travers une fenêtre, puis se laisse tomber par terre.

Mathieu
Arielle !
Ce n’est pas dramatique, non plus ! Enfin si... Mais qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Si ça se trouve dans trois jours tout ça c’est terminé.

Faudra bien qu’un jour tout ça se termine.
Arielle, lève toi.
Arielle...
Faut toujours que tu fasses un drame de tout !
Arielle...

On entend une nouvelle annonce :
« Mesdames, Messieurs, votre attention s’il vous plaît, les voyageurs à destination de Bombay, Londres, Tokyo, Düsseldorf, et Toulouse sont priés de se rendre aux comptoirs de leur compagnie. Nous vous remercions de votre compréhension. »

Mathieu

Arielle, tu as entendu ?
(Un temps.) J’y vais ?
(Un temps.) J’y vais tout seul ?

Arielle, j’y vais, je te laisse là.

Je te laisse là, Arielle.
Arielle ?...

Il lui tend la main.

Mathieu

Lève toi.

Arielle...

Arrête, tu veux.
(Un temps.) Arrête, tout le monde nous regarde.

Arrête...

Allez...

Il prend sa main et la fait se rasseoir sur le banc.

Mathieu

J’y vais.
Je te rappelle que je ne peux pas rester ici tout l’après midi.

Tu veux un café ?
(Un temps.)
Arielle, tu veux un café ?

Arielle fait signe que non.

Mathieu
Je t’en prends un, ça te fera du bien.
Un café ça te fera du bien, tu entends ?
(Un temps.) Bon...

Le portable de Mathieu sonne, il répond.

Mathieu

Oui, Magali, oui...
(à Arielle) Je me renseigne, je reviens.
(au téléphone) Oui, toujours à l’aéroport, tout est bloqué... Faites poser la péridurale, Magali, j’arrive dès que possible... Prévenez le docteur Sarus, qu’est-ce que vous voulez... Je vous tiens au courant.

Un homme s’approche d’Arielle, c’est Jack.

Jack
Excusez-moi...
Arielle

Oui ?...
Jack
Jack. Jack Kowalski, je...

On entend une nouvelle annonce :
« Mesdames, Messieurs, votre attention s’il vous plait, suite à l’éruption soudaine du... »

Arielle

Attendez...
Jack
Oui, bien sûr.

On entend la suite de l'annonce :
« Les vols à destination de Bombay, Londres, Tokyo, Düsseldorf, et Toulouse sont annulés. Les passagers en transit sont priés de se rendre aux comptoirs des compagnies correspondantes pour plus d’informations. Nous vous remercions de votre compréhension. »
La même chose en anglais : «  Your attention please... »

Mathieu revient.

Mathieu

Arielle, tu as entendu ?
Ils ont dit Tokyo.
Arielle ?...

Cette fois, c’est sûr, personne ne part, tous les vols sont annulés.
Personne ne part tu entends, pas plus à Tokyo qu’ailleurs.
On y va ?
(Un temps.) La sage femme vient de m’appeler, Arielle va accoucher d’un moment à l’autre.
Arielle

Axelle.
Pas moi, Axelle.
Mathieu
Non ça, pas toi, ça ne risque pas ! Qu’est-ce que j’ai dit ?
Arielle

Arielle.
Mathieu

Oui... Axelle ! Je ne sais plus où j’en suis, avec tout ça !
On y va ?
(Un temps.) La sage femme est en train de prévenir le docteur Sarus ! Le docteur Sarus, tu imagines ! Ce n’est pas qu’il ne soit pas compétent, ce n’est pas ce que je veux dire, tu sais bien, je ne dirais jamais ça, mais je préfèrerais quand même...
(Un temps.) Enfin tu sais bien que je ne peux pas rater ça, je ne peux pas, tu le sais, elle tient absolument à ce que je sois là pour son deuxième, ce qui est normal. En plus, je me demande s’il ne va pas lui falloir une césarienne !

Lève-toi, on y va !
(Un temps.) Allez, on y va !
Il y a un monde, tu n’imagines pas, déjà pour avoir un café, c’est l’horreur, alors pour trouver un taxi, ça va être l’enfer !
Jack

Si je peux faire quelque chose ?...
Mathieu

Merci.
Jack

Vraiment, je peux vous déposer quelque part, si vous voulez...
Mathieu

On va se débrouiller, merci. 
Jack

Ça ne me dérange absolument pas, je vais dans Paris, donc si vous voulez...
Mathieu

Merci !
Arielle ?...
Jack

C’était avec plaisir.
Mathieu
Arielle !
(Un temps.) Mais qu’est ce qu’il m’a pris ? Qu’est ce qu’il m’a pris de venir ici ?
Jack
Vous n’êtes pas le seul vous savez, tout le monde s’est laissé piéger par ce volcan islandais, Eyja... Eyjaooeufall...foll... imprononçable, non ?
(Un temps.) C’est sûr, que pour trouver un taxi ça ne va pas être évident.

Un temps.

Mathieu
(À Jack) Le nord de Paris, c’est possible ?
Jack

Oui, bien sûr.

Jack. Jack Kowalski, je...
Mathieu
Oui, oui, merci.

Jack et Mathieu se tournent vers Arielle.

Jack et Mathieu
On y va ?
Arielle

Oui.

Jack s’empresse de prendre la valise d’Arielle.
Mathieu reprend la valise d’Arielle des mains de Jack.

Mathieu

Vous permettez ?
Jack
Oui, bien sûr.

Ils sortent.

NOIR

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Le petit dessin de Picasso


Résumé :
Cinq frères et sœurs se retrouvent dans la maison de leur enfance un mois après le décès de leur père, un brillant astronome.

Restent les souvenirs, les chemins de vie pris en regard de cette imposante figure paternelle, et les objets qui, comme des fils, les relieraient encore à leur père.

Reste aussi un petit dessin de Picasso, autour duquel tout semblait se résumer : les récompenses ou les punitions.

Mais peut-on diviser un Picasso en cinq ?

Le vernis craque.
Chacun dévoile ses failles et son envie de fuir la constellation paternelle.


Personnages :
Le père.
Mathilde, l'aînée, la quarantaine.
Nicolas, son frère, la quarantaine.
Raphaël, son frère, la quarantaine.
Pablo, son frère, la trentaine.
Luna, sa sœur, la trentaine.

Extrait :

Prologue

Le père
Comment tu t'appelles ?
Nicolas
Nicolas.
Le père

Tu as quel âge Nicolas ?
Nicolas
Onze ans, le 28 janvier.
Le père
Et le soleil il a quel âge ?
Nicolas
Des milliards d'années.
Le père

Et la lune, elle a quel âge ?
Nicolas
Cent mille ans.
Le père

Et le soleil, il va où ?
Nicolas
Il tourne autour de la terre, mais plus vite qu'elle.
Le père

Et la lune ?
Nicolas
Elle tourne aussi autour de la terre, mais seulement la nuit.
Le père

Merci Nicolas.
Le père
Comment tu t'appelles ?
Raphaël
Raphaël.
Le père
Tu as quel âge Raphaël ?
Raphaël.
Neuf ans.
Le père
Et le soleil il a quel âge ?
Raphaël
Quarante trois ans.
Le père.
Et la lune ?
Raphaël
La lune ? Je sais pas.
Le père.

Et le soleil il va où ?
Raphaël.

Où il veut.
Le père
Et la lune ?
Raphaël

Aussi.
Le père
Merci Raphaël.
Le père.
Comment tu t'appelles ?
Pablo
Pablo.
Le père
Tu as quel âge, Pablo ?
Pablo
Cinq ans et demi.
Le père
Et le soleil il a quel âge ?
Pablo
Mille ans.
Le père

Et la lune, elle a quel âge ?
Pablo
Mille deux ans.
Le père
Et le soleil, il va où ?
Pablo

Il va tout autour du monde comme ça tous les gens ils ont beaucoup de soleil et pas trop de pluie.
Mais en fait, il va surtout en Espagne.
Le père
Et la lune ?
Pablo
Elle reste à son endroit et puis c'est tout.
Le père

Merci Pablo.
Le père.
Comment tu t'appelles ?
Luna

Mais, papa tu sais très bien comment je m'appelle !
Le père
Dis-le moi quand même, pour me faire plaisir.
Luna
Luna.
Le père

Tu as quel âge, Luna ?
Luna
Trois ans trois quarts.
Le père
Et le soleil il a quel âge ?
Luna
Quarante cents ans.
Le père
Et la lune, elle a quel âge ?
Luna
Ben, trois ans trois quarts !
Le père
Et le soleil il va où ?
Luna

À droite.
Le père

Et la lune ?
Luna
À gauche.
Le père

Merci Luna.
Luna

C'est déjà fini ?
Le père
Oui.
Allez goûter les enfants !
Nicolas, Raphaël, Pablo, Luna
Ouha ! Ouha !

Un temps.

Mathilde
Et moi ?...
Et moi, papa...
Le père

Allez ! Allez goûter !

NOIR

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Savoir

(Monologue)

Résumé :
Jeanne est institutrice. Passionnément institutrice.
Elle part en Afrique transmettre son « Savoir ».
Mais avant ce départ, entre rire et émotion, elle se remémore sa vie dans et avec l’école.
Restent ses interrogations.
Restent les trous d’ombre de son histoire qu’elle nous laissera découvrir au fil de son récit.


Extrait :

Jeanne :

Je me souviens de mon premier jour d’école.

La première fois que j’ai quitté mes parents.

On habitait un petit village dans les Pyrénées Orientales. Aux premières heures de la journée, ça sentait déjà fort la bique. Au petit matin, ma mère m’a préparée : récurée, peignée, endimanchée alors qu’on était lundi, moi ça m’a fait tout bizarre, j’ai pas compris. Dans la cuisine, mon père m’a récité un poème de Kipling, et a fini très cérémonieusement entre mes tartines et son bol de café : « à partir d’aujourd’hui tu seras un homme mon fils ! » Un homme... Qu’est-ce que cela voulait dire ? J’étais une petite fille et j’allais devenir un homme ? J’avais déjà imaginée devenir marchande de poissons, j’ai toujours aimé farfouiller dans la poiscaille, ou vigneron comme mon oncle Pascal. Mais un homme, tout simplement ça, ça jamais ! Je n’osais pas lui dire à mon père mais je ne comprenais rien à Kipling !
Il est parti s’occuper de son camion, c’est lui qui livrait en épiceries toute la région, et il m’a laissé toute seule avec ce problème. Ça a été mon premier problème d’école. Ma mère m’a serrée dans ses bras, et au bord des larmes, elle m’a annoncé que c’était l’heure, que maintenant il fallait y aller.
Je me suis dit que ça devait être vraiment grave de devenir un homme. J’ai commencé à avoir peur. Une peur bleue. J’ai eu mal au ventre pendant tout le trajet jusqu’à l’école, et à la main, parce que ma mère me la serrait très fort. Et puis ma mère m’a laissée. Je me suis retrouvée toute seule à l’entrée de l’école, prête à devenir un homme.

J’étais persuadée que cette transformation me viendrait d’abord par les pieds, qu’ils allaient devenir très grands, comme ceux de mon père. Je les surveillais donc de près, quand tout à coup, c’est du côté du visage que ça s’est passé. Je ressentis une douleur aiguë. Je levai les yeux. C’était mon institutrice qui me pinçait la joue, en la secouant énergiquement. Un instant, j’ai pensé que devenir un homme était extrêmement douloureux, mais mon institutrice a vite coupé court à mes introspections philosophiques. Elle avait une voix sévère et rocailleuse, et un sérieux accent des Pyrénées Orientales:
« - Alors Périn, on rêve ? »
Aïe ! Elle me pinçait très fort. Autant vous dire que mon premier contact avec l’école a été plutôt douloureux. Aïe, Aïe, Aïe ! Mais elle me faisait vraiment très mal ! Elle me forçait à la regarder. C’était une femme au visage carré avec un chignon serré et une moustache grise. Plus tard, j’ai compris que c’était là ma chance, non pas qu’elle eut de la moustache, mais que cette moustache fut grise. Parce que cela voulait dire qu’elle était vieille, et donc proche de la retraite. Son visage était aussi sévère que ses paroles. Elle faisait la chasse aux fainéants, comme elle disait, aux indisciplinés, aux incapables, aux impotents, et par là, elle entendait les gauchers, des anormaux qu’il fallait redresser. Par malchance, je faisais partie du lot.
Plus tard, sur ses conseils, mes parents m’ont inscrite à un cours de redressement : on m’attachait la main gauche derrière le dos, et on m’obligeait à dessiner de la main droite. À l’école, dès que mon institutrice s’apercevait que j’utilisais la main gauche, elle me mettait le bonnet d’âne : j’étais une nulle, une bonne à rien. Mes parents étaient désespérés. Je haïssais l’école et je haïssais encore plus madame... Madame ?... Je ne me souviens même plus de son nom. Elle est partie à la retraite, anonyme.
Pour son départ, il y a eu du mousseux, des adieux, elle a fait un petit discours : elle s’est tournée spécialement vers moi, elle a dit qu’elle était très déçue de n’avoir pas réussi à faire de nous tous de bons élèves, des enfants droits et équilibrés.


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© Fabienne Périneau 2017